Entendre avec ses yeux...

May 3, 2016

 S'aimer comme on est    (partie 1)

 

Je me sens vulnérable en ce moment précis alors que je m’apprête à vous écrire cette partie de mon histoire. J’ai hésité longtemps, trois ans en fait, car j’avais peur de dévoiler des choses qui pourraient blesser les personnes impliquées, ou de mal m’exprimer, mais j’en suis finalement venue à la conclusion que parfois il faut avoir le courage de se lancer pour avancer. Je tiens à vous dire que j’ai essayé autant que possible de m’en tenir aux anecdotes directement liées à la surdité, mais quand on parle de relations entre deux personnes, c’est beaucoup plus que ça. Voici donc très humblement trois récits sur les trois personnes à qui j’ai confié mon cœur.

 

Des papillons

Quand je replonge dans mes vieux souvenirs, le premier garçon qui m’a donné des papillons était dans ma classe de deuxième année. J’étais insouciante, entendante et amourachée. On se donnait la main, on ricanait et on se courait après pendant la récré. C’est dans cette période que j’ai perdu mon audition et que j’ai déménagé temporairement à Québec pour l’opération et la réadaptation avec mon implant.

 

Je m’ennuyais de mes amies et de mon petit chum. Je me souviens que je pensais souvent à lui et que j’avais hâte de revenir à l’école pour le revoir. Par contre, mon retour ne s’est pas passé comme je l’avais espéré et imaginé : à la vue du côté de mon crâne rasé avec l’énorme cicatrice, je l’ai vu faire un sourire gêné. Malaise… Et puis, pendant mon absence, il avait trouvé une autre petite fille à courir après. C’est là que j’ai réellement commencé à me rendre compte que tout serait différent. La vie des autres avait continué alors que la mienne était partie dans une tout autre direction. À 8 ans c’est comme prendre une méchante débarque dans le chemin de la vie.

 

Les années ont passé et je suis devenue une adolescente gênée avec de belles qualités, mais la confiance en moi n’en faisait pas partie. Je n’ai jamais réussi à ignorer le fait que beaucoup de gens sont toujours hyper (lire : trop) gentils avec moi et que beaucoup m’offrent de l’aide sans que je l’aie demandée. Ça part évidemment d’une bonne intention, mais ça n’avait rien pour me faire croire que j’avais de la valeur, car recevoir de l’aide me place automatiquement en position d’infériorité. Si c’est vrai qu’on attire ce qu’on projette, c’est peut-être ce qui explique que ma première vraie relation amoureuse à 15 ans a bien mal débuté…

 

Le premier amour

C’était un gentil garçon qui m’a invitée à danser sur la dernière valse de la soirée à la discothèque. On a fait comme la majorité des jeunes autour de nous ; on s’est embrassés. En ce qui me concerne, j’embrasse le plus longtemps possible, car je redoute le moment où il essayera de parler dans mon oreille et où je devrai me reculer pour lire sur ses lèvres. Je n’ai pas envie d’avoir à lui dire que je suis sourde ni d’affronter son regard perplexe.

 

La musique se termine enfin, ses amis l’attendent et c’est la cacophonie générale alors que tout le monde se prépare à sortir en même temps. Je ne comprends rien de ce qu’il me dit et je ne pense pas qu’il comprend ce que je lui dis non plus, car ma voix est tout, sauf puissante ! On quitte chacun de notre côté et à ce moment, je ne crois pas le revoir un jour.

 

À cette époque du début de l’Internet, les Chat rooms gagnent en popularité. Il s’agit alors d’une petite clique qui est rejointe par de nouveaux venus tous les jours. Sur un coup de tête, je décide de lancer un message virtuel dans l’espoir de retracer le mystérieux garçon de la discothèque. Quelques heures après, j’ai ma réponse. Éric (nom fictif) est un accro à l’informatique et fait partie de la première génération de « chatteux », tout comme moi. Quelle coïncidence ! Nous avons donc commencé notre relation par écrit et j’ai pu lui expliquer les enjeux avant notre premier vrai rendez-vous.

 

Éric a été mon premier et j’ai été sa première à lui aussi. Après plusieurs rendez-vous, ses messages se sont soudainement espacés. Il a commencé par me dire qu’il ne voulait pas s’attacher, que ce serait mieux qu’on arrête de se voir. Pourtant, tout était magnifique dans notre bourgeon de relation. Il a fini par m’avouer qu’il n’était pas confortable avec le fait que je sois sourde.

 

Ma première réaction a été le choc complet et total. Je ne m’y attendais vraiment pas, car c’était la première fois que quelqu’un me disait que ma surdité était un réel problème.

 

« J’ai eu énormément de la peine, et ressenti de la honte, du découragement… qui s’est rapidement transformé en colère. »

 

Il n’était clairement pas le bon gars pour moi s’il n’était pas capable de m’accepter comme je suis. Tant pis pour lui, que je me suis dit ! Quand des obstacles comme ça m’arrivent, ça fait sortir en moi une combativité incroyable. Plus grand est l’affront, plus je suis motivée à le repousser. C’est donc avec la confiance crinquée au max que je me suis présentée à la discothèque la semaine suivante. Ses amis, m’ayant reconnue, sont venus me dire bonjour et en voyant toute l’attention que je recevais, Éric a changé son discours. Il m’a demandé une deuxième chance.

 

Je savais pertinemment que ce n’était pas la chose la plus intelligente à faire, mais je n’avais que 15 ans, et comme je le trouvais bien de mon goût, je me suis dit qu’en apprenant à me connaître, il changerait certainement d’idée.

 

Éric était un garçon bon et attentionné, avec de belles valeurs familiales et de l’ambition. Il savait comment écouter et consoler. Quand je me sentais triste, il mettait simplement son bras autour de moi et attendait que ça passe sans me juger. Mais il était aussi le gars dont tout le monde rit, le souffre-douleur, le maladroit de la gang. Il manquait de confiance en lui et jamais il n’a été capable de me voir comme une personne entière. Je sais que ça le rendait inconfortable d’avoir à dire aux gens que sa blonde était sourde, comme s’il n’était pas assez bon pour se trouver une blonde « normale » comme tout le monde. Ça m’a blessée à beaucoup trop d’occasions, mais j’ai continué à espérer naïvement que ça changerait. Et moi de mon côté, je n’avais pas la confiance nécessaire pour prendre les choses en mains et rendre les situations et des gens confortables avec la surdité.

 

Bien qu’Éric et moi communiquions majoritairement par messagerie instantanée ou par courriel, il nous est arrivé à quelques reprises d’avoir à utiliser le Service de relais Bell, qui est un service offert aux personnes sourdes, malentendantes ou atteintes d’un trouble de la parole et qui ne peuvent communiquer par téléphone. Essentiellement, la personne handicapée communique avec un intermédiaire à l’aide d’un clavier et celui-ci lit le message à voix haute à la personne entendante. C’est un service bien pratique pour communiquer avec les services gouvernementaux ou une entreprise, mais pour la conversation entre deux jeunes amoureux, c’est assez ordinaire :

 

Eric : Peux-tu toujours venir me rejoindre ce soir ?

Voix de l’intermédiaire (un homme à la voix grave) : Oui, j’ai hâte de te voir !

Éric : Ok à tantôt, je t’aime.

Voix grave : Je t’aime aussi !

 

Bref, de quoi faire peur à n’importe qui !

 

Durant notre troisième année de fréquentation, j’ai eu un moment de clarté. Nous étions au magasin et un vendeur s’est approché dans mon dos pendant que je regardais des vêtements et il m’a posé une question. Je ne l’ai pas entendu et en me retournant j’ai vu qu’il me regardait alors je lui ai demandé s’il m’avait parlé. Il a répété une fois, puis deux. La deuxième fois, il a posé la question en anglais, ce qui arrive fréquemment dans les endroits bilingues, mais comme mes connaissances en anglais étaient très minimes à l’époque, je n’ai évidemment pas plus compris. Le vendeur, probablement exaspéré, a fait une face qui voulait dire : c’est quoi ton problème ? C’est là que mes yeux ont cherché autour de moi pour trouver un visage familier, celui d’Éric.

 

Je l’ai vu venir dans ma direction, puis passer à côté de moi comme s’il ne me connaissait pas. Je suis sortie du magasin absolument dévastée. Apparemment, le vendeur du magasin était un gars qu’Éric connaissait, alors il ne voulait pas qu’il sache que la fille qui avait de la misère à comprendre et qui avait l’air pas vite vite, c’était sa blonde. J’ai tellement pleuré cette fois-là. Je le savais dans mon cœur que si après trois ans c’était encore comme ça, ce serait toujours comme ça.

Mais comme c’était mon premier vrai chum, mon premier amour, et que je n’avais rien connu d’autre, à travers tout ça, je me trouvais tellement chanceuse d’avoir trouvé quelqu’un qui voulait de moi. Un bien endommagé. Une femme bionique. Même s’il ne m’acceptait pas à 100 %, même s’il avait honte parfois, au moins il était là, avec moi. Ce n’était pas de sa faute, je pense que moi aussi j’avais honte de moi et que je ne croyais pas assez en moi pour lui faire voir les choses autrement.

L’auteure, Nancy McLaughlin est une jeune graphiste professionnelle, maman de trois trois beaux enfants, dont deux atteints du même syndrome qu’elle, le syndrome Branchio-oto-rénal (BOR). Devenue sourde du jour au lendemain à l’âge de 7 ans, elle est la première enfant du Nouveau-Brunswick à recevoir un implant cochléaire, à Québec, avec le célèbre docteur Pierre Ferron. Elle raconte son parcours fascinant dans son blogue, Entendre avec ses yeux.

 

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